mercredi 14 février 2018

Les salauds dorment en paix (Akira Kurosawa, 1960

S'inspirant une fois de plus de la littérature occidentale, Kurosawa adapte librement Hamlet pour réaliser ce film noir dont l'intrigue se déroule dans les années soixante. Plus connu pour des œuvres ayant pour cadre le Japon médiéval, il en garde néanmoins les grands thèmes que sont l'honneur, la trahison ,la vengeance. Le scénario dénonce la corruption qui règne à travers le monde des affaires dans le Japon contemporain.
La scène d'exposition, tout à fait théâtrale et qui aurait inspiré Coppola dans Le parrain, présente le mariage de la fille d'Iwabuchi, un riche et puissant président de société, avec son secrétaire Nishi. Ce dernier sera le justicier imperturbable et déterminé, au jeu impénétrable contrastant avec les expressions forcées presque exagérées des autres acteurs, observateur de ce monde grouillant, attendant son heure pour donner un coup de pied dans la fourmilière. Ce mariage au parfum de scandale a attiré de nombreux journalistes qui commentent le déroulement de la cérémonie, un peu à la manière d'un chœur antique.
Dès cette première scène et tout au long du film, est montrée la puissance de la hiérarchie et de son instrument, l'obéissance, qui régit tous les rapports humains, familiaux ou professionnels, selon des codes qui semblent presque innés. Cette collision entre Japon moderne et Japon traditionnel semble être le terreau idéal pour que s'épanouissent trafics d'influence et détournements de fonds.
Les personnages ne sont pas totalement manichéens. Iwabuchi, le président à la froideur reptilienne qui semble tirer les fils de ses marionnettes soumises, est dans l'intimité familiale un père tendre et adorée par sa fille. Son fils alcoolique et dépravé, est attentif et délicat avec sa sœur. Les cyniques exécuteurs des basses tâches, ont des peurs d'enfants. Même Nishi, qui ne semble guidé que par son désir de justice, a des motivations plus troubles, où entrent la culpabilité dans sa relation personnelle avec son père, et il s'est aussi livré à des petits trafics après la guerre qui lui ont permis de s'enrichir.
La relation amoureuse de Nishi avec Yoshiko peut paraître un peu artificielle. Est-elle là pour adoucir un film qui aurait pu paraître austère, a-t-elle été un peu négligée scénaristiquement, juste présente pour être le grain de sable qui enraye la machine implacable ou reflète-t-elle les failles des personnages? Yoschiko est toutefois un personnage, certes un peu idéalisée, mais qui représente ceux qui ne veulent rien voir, uniquement préoccupés de leur bonheur personnel à l'abri dans leur cocon.
C'est un film noir mais à la violence larvée. Pas de règlements de compte frontaux, d'armes, de sang qui coule. Le procédé est beaucoup plus hypocrite, caché, suicide imposé ou aidé, accident provoqué. De l'accident de Nishi, on ne verra que la voiture broyée.
Premier film produit par la propre maison de production de Kurosawa, le film fût à sa sortie un flop.
Cette dénonciation du monde de la corruption par Kurosawa à travers Nishi est aussi un aveu d'impuissance. Nishi disparaît sans avoir pu mener à bien son entreprise, et la position courbée et apeurée d'Iwabuchi au téléphone dans la scène finale, laisse supposer que les vrais salauds n'apparaissent pas dans le film et qu'ils peuvent continuer à dormir en paix.

mercredi 17 janvier 2018

L'heure d'été (Olivier Assayas, 2008)

Un dimanche à la campagne, une grande maison un peu délabrée où règne l’émouvant désordre laissé par les générations qui se sont succédées dans ses murs, meubles, objets disparates qui tous ont une histoire, sont porteurs de souvenirs. Autour d’Hélène (formidable Edith Scob), la mère, la famille s’est réunie pour fêter ses 75 ans. Les petits enfants se sont dispersés dans le parc, comme l’ont fait avant eux leurs parents et grands-parents. Le repas s’étire dans le jardin, à cette place où il y a eu tant d’autres réunions de famille, plaisir des retrouvailles dans une douce torpeur, en évoquant des vieux souvenirs. Les trois enfants d’Hélène sont là, ce qui est un événement de plus en plus rare : Frédéric, l’aîné, prof à Sciences-po, Adrienne, designer qui gravite dans les milieux artistiques new-yorkais et Jérémy travaillant en Chine pour le compte d’une grande multinationale.
Hélène profite d’un moment de solitude avec Frédéric pour lui parler de sa succession, car dans cette maison a vécu l’oncle d’Hélène, un peintre de renom, l’amour de sa vie, celui auquel elle s’est consacrée, avant et après sa mort, gardienne de sa mémoire, légataire de sa collection et de son œuvre.
C’est la transmission le personnage principal du film. Qu’est- ce qui se transmet au-delà de la mort ?Que reste-t-il d’une vie, rien ou presque, Hélène le sait, avec elle disparaîtront des souvenirs, des secrets et tout ce travail pour maintenir l’unité de l’œuvre de son oncle, puisque la collection sera vendue au plus offrant, dispersée au quatre vents, ce travail qui est son œuvre à elle, si chargée de mémoire, mémoire de sa jeunesse, de ses jours heureux, source de son bonheur, sens de sa vie.
Car c’est une partie de son âme qu’elle a laissée dans cette tâche, comme son oncle avait laissé un peu de son âme dans ses tableaux et ce décor où il aimait vivre, peindre.Rester dans ces murs pour Hélène, c’était une façon de prolonger le dialogue avec cet oncle adoré, avec son esprit. C’est tout une part de l’histoire et de la vie des êtres qui ont vécu ici, qui reste enfermée dans cette maison. Mais qui le sait ? Si l’âme disparaît, il ne reste que des objets.
Quand Hélène meurt, apparaît donc la douloureuse question de l’héritage, cet héritage, à la fois biens matériels transmis lors d’une succession, mais aussi tout ce que nous transmettent les parents et les générations précédentes même si cet héritage-là n’est pas quantifiable.Pour Frédéric, l’aîné, celui qui est le trait d’union entre le passé et le présent, la question ne se pose pas. Ne rien toucher dans la maison et continuer à y passer des vacances, s’y retrouver. Là sont ses racines, son enfance, les traces de vie de sa mère, de sa famille, toute cette histoire qu’il veut pouvoir offrir un jour à ses enfants. Pour les deux autres, qui ont déjà quitté la vieille Europe pour construire une vie ailleurs et qui ont besoin d’argent, cette maison de famille sans leur mère n’a plus de sens. Alors ils vont vendre, et la collection et la maison.
Quelle est la vraie valeur de ces objets dont chacun a une histoire ? Les deux Corot qui se font face, dans l’entrée depuis tant d’années, fierté de la famille, offerts par le peintre lui-même au grand - oncle, peints dans un champ juste à côté de la maison où s’élève désormais un supermarché, ne sont pour le marchand d’art que « des sujets austères réalisés par un artiste mal identifié sur le marché de l’art ». Le bureau Majorelle, pièce rare que le musée d’Orsay convoite, si vivant encombré de papiers, décoré des fleurs du jardin, semble prisonnier, exposé dans une galerie au milieu d’autres meubles devant lesquels défilent les touristes sans s’arrêter, comme le vase Bracquemont qui semble fossilisé dans sa vitrine au milieu d’autres objets. Fréderic le sait bien qu’il y a dans les choses une autre valeur que marchande quand il offre à Eloïse, la fidèle employée de maison, l’autre vase Bracquemont, naïve Eloïse qui ne sait pas qu’elle a sous le bras une pièce de musée qui vaut une petite fortune mais qui voulait juste une souvenir d’Hélène, y mettre des fleurs et penser à elle.
"Tout œuvre est morte quand l’amour s’en retire." Cette phrase là , de Malraux, s'applique parfaitement à ce film d'Assayas, passé assez inaperçu.

lundi 15 janvier 2018

Un homme intègre (Mohammad Rasoulof, 2017)

Pouvoir autoritaire et arbitraire, absence de liberté d'expression forment un terreau fertile au développement de la corruption même si elle s'adapte à bien d'autres terrains. Dans un régime qui ne tolère aucune forme de contestation ouverte, l'intégrité peut devenir une arme. C'est celle qu'a choisie Reza pour continuer son combat solitaire, même si pour cela il a du fuir Téhéran, abandonner ses études, se retirer du monde dans cette région perdue du nord de l'Iran où dans sa ferme piscicole, il élève des poissons, des poissons rouges, de ceux qui ornent les tables du Norouz, le « nouveau jour », cette fête du nouvel an célébrée par tous les Iraniens toutes confessions et origines confondues, bien au delà des frontières de l'Iran, fête porteuse d'un message de paix et de renouveau, pivot commun et symbole de la culture perse.
Là, loin d'une société qu'il réprouve, dans une presque solitude, il pense pouvoir vivre en accord avec ses valeurs. C'est sans compter avec les détenteurs du pouvoir pour qui, toute tête qui dépasse et ne se courbe pas, tout regard droit est une menace. Reza, qui refuse les combines et malversations de toute sorte, de payer et d'être payé pour le moindre acte du quotidien, devient l'homme à abattre. Aucune forme d'intimidation ne lui sera épargnée, jusque dans sa cellule familiale qui est au bord de l'explosion.
Que faire alors quand son attitude opininiâtre atteint ceux qui lui sont le plus chers, sa femme, son fils?Perséverer, plier l'échine ou accepter de se salir les mains, d'utiliser en les détournant les méthodes ennemies ? Le système est pervers, éliminer le chef d'une organisation mafieuse n'est pas détruire cette organisation mais permettre à un autre de prendre sa place. Ainsi Reza constatera à ses dépends que sa droiture, son intégrité, sa force de caractère peuvent être instrumentalisées et servir ceux qu'il combat.

Si le sujet est austère et bien que les conditions de tournage n'aient pas du être faciles, le réalisateur a su rendre son sujet captivant avec une tension palpable qui ne fait que croître tout au long du film. Peu de respirations dans ce film, peu de scènes paisibles si ce n'est les scènes en famille, derrière les murs de la maison-refuge, là où il cesse d'être observé et où l'acteur perd son masque dur pour celui plus tendre de père. Même quand il s'isole dans cette grotte qui de lui seul semble connue, pour se baigner dans une source d'eau chaude et réfléchir en buvant l'alcool interdit, l'angoisse est là, permanente, aucune eau ne peut la laver.
Tout au long du film, les conversations, les rencontres qui doivent rester discrètes, se déroulent dans une voiture. Il est étonnant de savoir que c'est ainsi que le réalisateur a rencontré l'acteur principal, la veille du tournage, pour ce rôle que personne ne voulait interpréter.

Le film est censuré en Iran et le réalisateur, en liberté conditionnelle a été condamné précédemment à six ans de prison. Pour l'instant sa notoriété internationale lui offre sans doute un semblant de protection. J'ai une admiration sans borne pour ces cinéastes qui risquent leur liberté, voire leur vie pour faire des films, témoigner et accomplir leur art. Ne serait-ce que pour ces risques qu'ils encourent, il faut voir ces films et particulièrement cet homme intègre, qui au delà du message qu'il délivre, est simplement un bon et beau film.






dimanche 14 janvier 2018

Propos sur le bonheur (Alain, 1925)

Il faut prendre ce livre pour ce qu'il est, soit un ensemble d'articles courts, inspirés par l'actualité et le quotidien et destinés à être publiés dans des revues.

Ce n'est pas une œuvre philosophique mais plutôt une démonstration , une méthode de réflexion, une sorte de philosophie pour les nuls qui expose une manière de penser les problèmes du quotidien afin de les gérer, voire de les dépasser.

L'exercice a ses limites. Destinés à une publication éphémère, ancrés dans la réalité d'une époque et d'un public, ces propos peuvent paraître parfois datés ou limités à un contexte particulier.
Il ne faut pas, me semble-t-il, y chercher une portée universelle ou une méthode magique pour être heureux.

On peut adhérer ou pas aux propos d'Alain. A la limite peu importe. Le plus intéressant dans ce livre me paraissant la démarche, cette façon de faire de la philosophie sans le savoir, sans avoir besoin de connaissances ou de références particulières, cette manière d'appréhender nos états d'âme, de les analyser, de les observer avec recul , de les décortiquer pour ne plus les subir, sans pour cela s’appesantir dans l'introspection poussée, en tenant compte de notre nature animale, de l'influence de notre physiologie sur nos perceptions.

C'est un livre qui fait du bien, qui donne envie de s'ébrouer, de se secouer, l'action libre, voulue, consentie étant le meilleur remède à la mélancolie.
Et puis sa forme, cet assemblage de chapitres aux titres clairs et précis, sans construction particulière, permet de l'ouvrir au hasard, d'en lire quelques pages au gré des envies ou de l'humeur du moment.
Soit un excellent remède à la morosité, une façon de ne pas faire du malheur avec de banales contrariétés.


Stephan Zweig, Adieu à l'Europe ( Maria Schrader, 2016)

 Dans les premières images du film, une somptueuse réception en l'honneur de Stefan Zweig, on découvre un homme fêté, entouré, adulé, un homme dont on imagine l'exil forcé presque heureux et puis très vite dans une deuxième scène, une conférence de presse où il est interviewé par des journalistes de différents pays, on sent qu'il provoque l'incompréhension par ses prises de position ou plutôt, ses absences de prises de position.
Étonné on l'est avec les journalistes, par cet homme que le bruit des bottes a forcé de quitter son pays parce qu'il est juif, dont l’œuvre dans sa langue a péri dans le feu des autodafés, et qui n'a rien à dire sur les événements qui se déroulent en Europe en cette année 1936.
Pourtant cette réaction est cohérente avec la ligne de vie qu' a choisie Stefan Zweig, celle d'un homme guidé avant tout par ses valeurs humanistes et pacifistes. Plutôt que des propos guerriers, il aimerait entendre dans la bouche des hommes des paroles de paix, plutôt que de les voir élaborer des stratégies de destruction, il aimerait les voir inventer des sociétés où tous pourraient cohabiter, toutes religions et cultures confondues.
De plus il est facile de s'indigner, de prendre parti, de décider lorsqu'on est pas directement menacé : « Un acte de résistance qui serait sans danger, n'est que vanité. » Cette vanité là, il ne l'a pas, quitte à décevoir. Il ne méprisera pas son pays et ses habitants, il ne se réjouira pas que les bombes détruisent l'ennemi car derrière ce mots abstrait, il y a des êtres humains.
A l'approche des années quarante, Stefan Zweig est un homme fatigué par ces décisions qu'il doit sans cesse prendre quand il n'aspire qu'au repos. Allant et venant de la chaleur moite du Brésil aux hivers glacés new-yorkais, toujours entre deux extrêmes, toujours entourés, il rêve d'une chambre solitaire et paisible où il pourrait se consacrer à son œuvre, écrire et ne plus se mêler de politique.
Sa réaction lorsqu'il retrouve Friderike, sa première femme, à New-York peut paraître égoïste, à exprimer son exaspération face aux multiples lettres venant d'Europe sollicitant son aide pour fuir. Elle est celle d'un homme dépassé par la folie destructrice du monde.
Poursuivi par cette inquiétude intérieure qui le rongera toute sa vie, il s'isolera de plus en plus du monde, trouvant dans la compagnie des chiens plus d'humanité que dans celle des hommes.
La scène finale a été traitée avec beaucoup de subtilité par la réalisatrice, Maria Schrader: ces deux corps unis dans la mort dont on aperçoit le reflet dans le miroir d'une porte qui s'ouvre, est une intelligente idée pour évoquer cette fin que tout le monde connaît.
Disparaissait le 22 février 1942, dans une mort choisie avec sa femme Lotte qui ne voulait pas l'abandonner, cet immense écrivain qu'était Stefan Zweig,lui qui disait avoir été témoin de la plus formidable défaite de la raison.
Ce film,en reconstituant les dernières années mélancoliques d'un homme désabusé, finement interprété par Josef Hader, lui rend un bel hommage.



mardi 2 janvier 2018

Visages, villages (Agnès Varda, JR, 2017)

Le duo pouvait paraître improbable, il est finalement évident. Ces deux-là ont le même regard sur le monde qu'ils traduisent en images, avec le même désir de faire naître la poésie du quotidien, de saisir le beau là où nous ne voyons que banalité. De leur amitié taquine est né un film sur leurs pérégrinations, Agnès Varda entraîne JR à la campagne, dans les villages et petites villes de province, faisant du hasard leur assistant. Au gré des rencontres, ils discutent, écoutent, prennent des photos que JR et son équipe affichent en grand format sur les murs.

Leurs imaginations se conjuguent parfaitement dans un même élan créateur pour replacer l'art dans la rue, un art vivant et engagé .
Leur démarche crée du lien, même s'il faut utiliser pour cela une anecdotique et symbolique baguette de pain qui le temps d'une fresque, réunit les habitants d'un village.
Elle redonne vie à des lieux désertés. L'émouvant visage de Jeannine, dernière habitante d'un coron promis à la destruction et des silhouettes de mineurs sur des murs de briques provoquent la parole et l'échange à travers les souvenirs. Ou bien le temps d'un pique-nique, des inconnus s'initient au collage avec des photos de leurs visages sur des maisons jamais finies et à l'abandon.
Elle rend visibles les invisibles, l'agriculteur solitaire, les ouvriers d'une usine, le grand facteur ou cette jeune femme à l'ombrelle intimidée d'être devenue une œuvre dont l'image inonde les réseaux sociaux, ou bien encore ces femmes de dockers qui avant le documentaire n'avaient jamais mis les pieds dans ce port où travaillent leurs maris.

Le fil conducteur de ce film, ce sont les lunettes de JR qu'il ne semble jamais quitter et qui renvoient Agnès Varda au souvenir de Godard, JLG, l'ami de ses jeunes années, qui lui non plus ne les quittait jamais. Ses lunettes deviennent symbole du temps qui passe et entre les premières images, Godard retirant ses lunettes pour Agnès dans un film et celles de JR accomplissant tendrement le même geste, la boucle semble se boucler. C'est que l'âge avançant, Agnès Varda envisage la fin et ce n'est pas le moment le moins émouvant du film où elle évoque la mort devant la tombe de Cartier Bresson. Qu'elle dise avoir hâte de connaître la fin peut surprendre chez cette femme pleine de vitalité et d'idées. Mais le corps ne suit plus et sa vue se dégrade ; sans l'association avec JR qui amuse par la différence d'âge, elle n'aurait pu faire ce film dans lequel, au delà de leur travail créatif, il est ses pieds et ses yeux. Ses pieds et ses yeux dont il collera la photo avec une tendresse malicieuse sur les wagons d'un train afin que leurs images fassent les voyages qu'ils ne feront plus.

Le temps passé, le temps qui passe, c'est aussi cette photo de Guy Bourdin, son ami photographe qui s'était fait modèle pour elle. Agrandie et installée sur la paroi d'un blockhaus allemand, étrange sculpture sur cette plage normande, elle disparaitra en une nuit avec la mer, comme pour mieux nous rappeler que tout est éphémère et que nous ne sommes que de passage.

Rien de triste ou de sombre dans ce film,qui est celui d'un homme et d'une femme bienveillants partageant la même humanité, un film émouvant, sensible et drôle, un film qui fait du bien.



jeudi 21 décembre 2017

Un ange à ma table (Jane Campion, 1991)

A voir ce deuxième film de Jane Campion, il m'est apparu qu'il y avait quelques similitudes entre Janet, cette écrivaine néozélandaise dont elle adapte la biographie dans Un ange à ma table et Ada, l'héroïne de La leçon de piano, la plus criante étant sans doute leur incommunicabilité avec les autres.
Incommunicabilité flagrante chez Ada puisqu'elle est muette, progressive chez Janet, tant il est difficile pour une petite fille née dans une modeste et nombreuse famille d'ouvriers d'acquérir les codes qui lui permettront d'évoluer dans un milieu différent du sien, milieu auquel son intelligence lui permet d'accéder sans pour autant la libérer du carcan social.

Ce personnage là, dont la nature solitaire et indomptée se heurtait sans cesse à son désir d'émancipation, ne pouvait que fasciner Jane Campion, à être comme elle, une femme créatrice et originaire du même pays, cette Nouvelle Zélande aux paysages sauvages et tourmentés qu'elles savaient toutes deux si bien suggérer, qui par la beauté des images, qui par la justesse des mots.Car si Jane filme, Janet écrit.

Petite fille au physique dérangeant par sa singularité, rabrouée par ses institutrices, c'est dans le rêve qu'elle fuyait une réalité sordide, un rêve auquel elle donnait forme dans l'écriture. Sa frémissante sensibilité s'exprimait par les mots comme Ada l'exprimait par le piano.Vacillant funambule sur la corde raide de la création, elle oscillait à chaque pas entre la mort et la folie, comme d'autres femmes créatrices, Camille, Virginia, Séraphine....

Cette inadaptation sociale, elle était celle d'une femme qui ne voulait pas « habiter le monde sous de fausses apparences ». En quête d'identité, elle ne pouvait, tout comme Ada se satisfaire du rôle qui lui était assigné. Toutes deux seront révélées par l'éveil de leur sensualité et parviendront à s'extraire de leur milieu étouffant grâce aux regards bienveillants et attentifs d'hommes fascinés par leur talent.

Il y a une filiation évidente entre ces deux femmes, Janet et Ada, l'une bien réelle et l'autre personnage de fiction. Janet Frame aurait pu inventer le personnage d'Ada. Quelque part elle en est la mère spirituelle.